Fanfic Philosophique · HLP Terminale

Les Philosophes au Lycée Victor Hugo

Où les idées traversent les siècles pour rater le bus scolaire.

Clique sur les mots dorés pour découvrir les concepts · 5 épisodes, notions HLP incluses

Épisode I
Socrate et la grande question du mardi matin
— Où un vieil Athénien trouble la paix de la salle 214 —
HLP · La recherche de soi · Le moi comme certitude

Ce mardi matin de novembre, M. Larrieu avait prévenu : un intervenant "un peu particulier" viendrait parler de morale. Les élèves de Terminale avaient imaginé un sociologue barbant. Personne n'avait anticipé un homme pieds nus, en tunique de lin grise, qui franchit la porte en reniflant l'air avec méfiance.

Il s'appelait Socrate. Il venait d'Athènes. Il avait environ soixante-dix ans, et il les regardait tous avec l'air de quelqu'un qui s'apprête à vous poser une question dont vous ne reviendrez pas indemne.

Socrate— Bien. Dites-moi, jeunes gens : êtes-vous libres ?

Léa leva la main, agacée d'office. Elle avait révisé Kant jusqu'à minuit.

Léa— Oui, évidemment. On fait ce qu'on veut.

Socrate— Ah. Et si tu "voulais" ne jamais ressentir la faim, y parviendrais-tu ?

Silence. Quelqu'un, au fond, mangea discrètement une barre de céréales. Socrate sourit — pas gentiment.

Socrate— Ce que je demande, c'est si vous connaissez vraiment votre moi profond. Agissez-vous selon votre volonté propre, ou selon vos désirs, vos habitudes, vos peurs héritées ?

Thomas, qui était du genre à trouver tout "relou", se redressa malgré lui. Il y avait quelque chose dans la voix de cet homme — pas l'autorité du prof, mais quelque chose de plus dérangeant : la sincère conviction qu'il ne savait pas, lui non plus, et qu'il cherchait vraiment. C'était la maïeutique à l'œuvre.

Thomas— Vous avez l'air de penser que la liberté c'est une affaire de raison. Mais Nietzsche dit que la raison est parfois un mensonge qu'on se raconte.

Socrate— Intéressant. Ton Nietzsche prétend-il alors qu'il faut abandonner la recherche de la vérité ? Ou seulement se méfier des vérités trop confortables ?

Thomas ouvrit la bouche. La referma. C'était exactement la nuance qu'il n'avait pas vue. La sonnerie retentit. Personne ne bougea. Socrate regardait le plafond avec l'expression de quelqu'un qui vient de rencontrer un démon très bruyant.

Socrate— Est-ce le signal que la pensée doit s'arrêter ?

Léa(en rangeant ses affaires) — Non. C'est juste qu'on a sport après.

Il hocha la tête, l'air de trouver ça parfaitement absurde.

— Fin de l'épisode I —

Épisode II
Descartes et Hume partagent une chambre d'hôtel
— Où deux philosophes ne sont pas du tout d'accord sur leur existence —
HLP · Crise du sujet · Fiction de l'identité · Métamorphose du moi

Le proviseur, dépassé par les événements depuis l'arrivée de Socrate la semaine précédente, avait décidé de loger les prochains intervenants à l'hôtel Bellevue, rue de la Paix. C'est ainsi que René Descartes et David Hume se retrouvèrent à partager la chambre 12, avec une salle de bain et une vue sur le parking.

Descartes s'était immédiatement installé à la petite table de travail, avait sorti une feuille, et commençait son rituel : douter de tout. Il doutait de la table. Il doutait de la fenêtre. Il doutait du parking. Hume, allongé sur le lit, l'observait avec un mélange d'amusement et d'inquiétude professionnelle.

Hume— Tu sais que tu peux douter indéfiniment, mais ça ne te mènera nulle part. La connaissance vient de l'expérience sensible, pas de la cogitation.

Descartes— Erreur. Les sens nous trompent constamment. Seule la raison permet d'atteindre des vérités certaines. Cogito ergo sumje pense donc je suis — voilà la seule chose dont on ne peut pas douter.

Hume— Vraiment ? Quand je cherche en moi ce "moi" dont tu parles, je ne trouve rien de stable. Je perçois de la chaleur, puis du froid. De la joie, puis de l'ennui. Je ne tombe jamais sur un moi fixe et permanent — seulement un flux de perceptions qui se succèdent. Le moi n'est peut-être qu'une fiction utile.

Un silence pesant s'installa. Dehors, une voiture klaxonna dans le parking que Descartes avait pourtant décidé de ne pas croire.

Descartes— Tu es en train de dire que je n'existe pas ?

Hume— Je dis que le "toi" que tu crois stable est en réalité en perpétuelle métamorphose. Ce que tu étais à vingt ans, ce que tu es maintenant, ce que tu seras demain — ce sont des états distincts que tu rassembles après coup sous un même nom.

Descartes regarda sa main. Elle semblait assez stable. Mais il commençait à avoir un doute — ce qui, techniquement, était son activité préférée, mais là ça le dérangeait.

Descartes— Et la crise que tu décris — cette incertitude sur l'identité — comment l'homme est-il censé vivre avec ?

Hume— En acceptant que la certitude absolue est un fantasme. La vie, c'est naviguer avec des probabilités, des habitudes, des croyances provisoires. L'empirisme n'est pas un manque — c'est une honnêteté.

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Le lendemain matin, en classe, les deux philosophes intervinrent ensemble. Léa fut la première à poser la question qui lui brûlait les lèvres depuis que ses parents avaient divorcé et qu'elle avait eu l'impression de ne plus vraiment savoir qui elle était.

Léa— Est-ce qu'on peut changer profondément — genre, vraiment changer — et rester la même personne ?

Descartes et Hume échangèrent un regard. C'était, peut-être, la première fois qu'ils étaient d'accord sur quelque chose : c'était une excellente question.

Descartes— Pour moi, il y a en toi une substance pensante — une âme — qui persiste à travers les changements.

Hume— Pour moi, ce qui "persiste", c'est la mémoire et la narration que tu fais de toi-même. Tu es l'auteure de ton récit intérieur. Changer, c'est réécrire — pas mourir.

Léa nota les deux réponses dans son carnet. Elle ne savait pas encore laquelle elle préférait. Peut-être les deux, selon les jours.

— Fin de l'épisode II —

Épisode III
Simone de Beauvoir au cours de français
— Où une philosophe du XXe siècle s'énerve contre le programme scolaire —
HLP · Sensibilité · Dévalorisation patriarcale · Émancipation · Transmission

Simone de Beauvoir arriva avec vingt minutes de retard, un café à la main et une expression qui indiquait clairement qu'elle avait des opinions sur à peu près tout. Elle jeta un œil au programme affiché au tableau — Les grandes figures du roman masculin du XIXe siècle — et prit une grande inspiration.

Beauvoir— Commençons par là. Pourquoi dit-on "masculin" pour décrire ce qui est simplement présenté comme universel ?

M. Larrieu, qui était venu observer le cours, sentit que ça allait être une longue journée.

Élève (Camille)— Parce que... c'est des auteurs hommes ?

Beauvoir— Parce que la culture a longtemps été définie par et pour les hommes, et que la sensibilité — l'émotion, l'intuition, le ressenti — a été systématiquement associée au féminin pour mieux la dévaluer. Ce qui est "rationnel" était noble. Ce qui était "sensible" était faible. Devinez à qui on attribuait quoi.

Thomas leva la main.

Thomas— Mais est-ce que la sensibilité c'est vraiment une faiblesse ? Genre, objectivement ?

Beauvoir— Non. C'est ce que j'appelle la dévalorisation patriarcale : une construction culturelle qui présente comme naturelle et inférieure une faculté qui est en réalité précieuse. La sensibilité est une forme de connaissance du monde — pas son opposé.

Léa pensa à toutes les fois où on lui avait dit "tu es trop sensible" comme si c'était une faille.

Léa— Donc quand on dit à quelqu'un qu'il est "trop émotif", c'est... une façon de le contrôler ?

Beauvoir— C'est une façon de le maintenir dans une position subordonnée. L'émancipation commence quand on comprend que nos "défauts" sont parfois des qualités qu'on nous a appris à honte.

✦ ✦ ✦

La deuxième partie du cours porta sur la transmission. Beauvoir écrivit au tableau : On ne naît pas femme, on le devient.

Beauvoir— Ce que j'affirme ici vaut au-delà du genre. Nous devenons ce que la société, la famille, l'école nous apprennent à être. La transmission n'est jamais neutre — elle porte les valeurs, les préjugés, les silences de ceux qui transmettent.

Camille— Alors l'éducation, c'est une forme de manipulation ?

Beauvoir— Pas nécessairement. Mais elle peut l'être quand elle ferme des portes plutôt qu'elle n'en ouvre. Une éducation qui émancipe donne à l'individu les outils pour se construire lui-même, y compris pour contester ce qu'on lui a transmis. Une éducation qui aliène lui apprend à se taire.

Thomas nota quelque chose dans son cahier. Léa le vit écrire : "Appeler quelqu'un 'trop sensible' = lui demander de rétrécir." Elle décida qu'il n'était finalement pas si relou que ça.

— Fin de l'épisode III —

Épisode IV
Walter Benjamin et la salle des archives
— Où un philosophe de l'histoire dérange une exposition de photos —
HLP · Histoire & violences · Révolution · Art : continuité et rupture

La classe de Terminale visitait l'exposition photo organisée dans le hall du lycée — une sélection d'images "marquantes du XXe siècle" choisies par le CDI. Walter Benjamin, petit, lunettes rondes, mallette usée, les rejoignit devant une reproduction de La Liberté guidant le peuple de Delacroix.

Benjamin— Regardez comment l'histoire est racontée. Qui a décidé que cette image était "marquante" ? Qui a été exclu de la sélection ?

Thomas— C'est une exposition scolaire, hein, c'est pas le Louvre.

Benjamin— Exactement mon point. Même une exposition scolaire est un acte politique. L'histoire est toujours écrite par les vainqueurs. Les vaincus, les opprimés, les anonymes — ils sont là, dans les marges des photos officielles, si on veut bien regarder.

Léa s'arrêta devant une photo de manifestation, années 60. Elle n'avait jamais fait attention aux visages en arrière-plan.

Léa— Donc l'histoire "officielle" efface des gens ?

Benjamin— Elle les invisibilise. C'est une forme de violence symbolique. La vraie tâche de l'historien — et de l'artiste — est de brosser l'histoire à rebrousse-poil : chercher ce qui a été effacé, donner voix à ce qui a été tu.

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Ils s'arrêtèrent ensuite devant une reproduction d'un tableau cubiste de Picasso. Une élève de la classe — Inès, qui voulait faire une école d'art — fronça les sourcils.

Inès— Je comprends pas pourquoi on appelle ça "révolutionnaire". C'est juste... bizarre.

Benjamin— C'est précisément parce que c'est "bizarre" que c'est révolutionnaire. Une révolution artistique, c'est quand une œuvre rompt avec les conventions de son époque au point de les rendre visibles comme conventions. Avant Picasso, personne ne "voyait" la perspective linéaire — elle était invisible parce qu'elle semblait naturelle. Il l'a fracturée, et soudain on a compris que c'était un choix, une construction.

Inès— Donc rompre avec la tradition, c'est aussi une façon de la révéler ?

Benjamin— Exactement. L'art vit dans cette tension entre continuité et rupture. Chaque œuvre hérite d'un passé et le transforme — parfois doucement, parfois violemment. C'est ce que j'appelle la perte d'aura à l'ère de la reproduction : quand une image peut être copiée à l'infini, son rapport à la tradition change radicalement.

Inès sortit son téléphone et fit une photo de la reproduction du Picasso. Benjamin la regarda faire avec une expression indéchiffrable — quelque part entre la tristesse et l'ironie.

Benjamin— Voilà. Tu viens de faire exactement ce dont je parle.

Inès— C'est bien ou c'est mal ?

Benjamin— C'est notre époque.

— Fin de l'épisode IV —

Épisode V
Foucault, Wittgenstein, et le labo de SVT
— Où deux philosophes se disputent sur la nature de l'humain et finissent par parler d'autre chose —
HLP · L'humain et ses limites · Révolution scientifique

La journée porte-ouverte avait été une mauvaise idée depuis le début. Quelqu'un — personne ne savait exactement qui — avait invité Michel Foucault et Ludwig Wittgenstein à co-animer un atelier intitulé "Qu'est-ce que l'humain ?" dans le labo de SVT, entre les squelettes en plastique et les affiches sur la mitose. Les deux philosophes s'étaient serré la main devant la porte avec la politesse tendue de deux personnes qui ont lu l'œuvre l'un de l'autre et ont des opinions.

Wittgenstein s'était immédiatement assis sur le bord d'une paillasse et regardait le plafond avec une intensité alarmante. Foucault avait trouvé un tableau blanc vierge et tenait déjà un marqueur comme une arme.

Foucault— Commençons par la question elle-même. Quand on demande "qu'est-ce que l'humain ?", on suppose qu'il existe une réponse stable. Mais l'humain comme figure universelle et éternelle est une invention récente — et peut-être temporaire.

Wittgenstein(sans quitter le plafond des yeux) — Le problème avec ta formulation, c'est qu'elle présuppose qu'on sait ce que signifie "humain" assez longtemps pour annoncer sa disparition. Les limites de mon langage sont les limites de mon monde. Peut-être que la question elle-même est mal posée.

Léa, au premier rang, nota les deux premières phrases dans son carnet avec l'énergie de quelqu'un qui vient de réaliser que le bac c'est dans trois mois.

Thomas— Donc... vous êtes pas d'accord sur si la question a du sens ?

Foucault— Ce qui m'intéresse, c'est comment le pouvoir et le savoir construisent la définition de l'humain "normal". La révolution scientifique du XVIIe siècle n'a pas seulement produit des connaissances — elle a produit des épistémès : des cadres invisibles qui décident ce qu'il est possible de penser.

Wittgenstein— Et moi je dirais que beaucoup de ces "problèmes philosophiques" sont des illusions créées par l'usage confus du langage. Quand les mots quittent leur contexte naturel, ils se mettent à tourner à vide — comme un moteur débrayé.

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La salle commençait à chauffer. Dehors, un groupe de parents visitait le lycée, totalement inconscient qu'une révolution épistémologique avait lieu entre deux paillasses de chimie.

Foucault— Mais le langage lui-même est un rapport de pouvoir, Ludwig. Ce qu'on peut dire, ce qu'on ne peut pas dire, qui a le droit de parler de quoi — ce sont des structures de contrôle.

Wittgenstein se tourna vers lui pour la première fois depuis le début de l'atelier. Il y avait dans ce regard quelque chose d'inhabituel — pas de l'agacement, mais de l'attention.

Wittgenstein— Tu n'as pas complètement tort. Le langage ordinaire n'est pas innocent. Mais la solution n'est pas de le déconstruire indéfiniment. C'est de regarder comment il fonctionne vraiment, dans la pratique, dans la vie.

Un silence. Foucault posa le marqueur. C'était, objectivement, une concession mineure — mais venant de lui, c'était presque un sonnet.

Foucault— Je... suis d'accord avec ça.

Léa et Thomas échangèrent un regard. Quelque chose venait de se passer, mais ils n'auraient pas pu dire quoi exactement.

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Après l'atelier, ils se retrouvèrent tous les deux dans le couloir désert, à attendre l'ascenseur qui était en panne depuis octobre. Foucault regardait les affiches de prévention santé avec une expression professionnelle. Wittgenstein regardait Foucault.

Wittgenstein— Tu sais, j'ai lu tes travaux sur les limites de l'humain. J'ai été en désaccord avec presque tout. Mais la façon dont tu poses les questions...

Foucault— La façon dont je pose les questions est souvent meilleure que mes réponses. Je le sais.

Wittgenstein— C'est peut-être pour ça que ça m'intéresse.

L'ascenseur ne vint pas. Ils prirent l'escalier ensemble, en continuant à se disputer — mais plus doucement, et avec cette qualité particulière des disputes où les deux personnes font semblant de ne pas remarquer qu'elles ont envie que l'autre continue à parler.

En bas, Léa les croisa. Elle allait poser une question sur le programme. Elle changea d'avis.

Léa(à Thomas, à voix basse) — T'as vu comment ils se regardent ?

Thomas— On dirait deux personnes qui viennent de réaliser que l'autre existe vraiment.

Léa— C'est quoi ça, comme concept philosophique ?

Thomas— Je crois que ça s'appelle rencontrer quelqu'un.

— Fin de l'épisode V —
(à suivre, peut-être, si l'ascenseur se répare un jour)

Concept philosophique